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12 juillet 2014 6 12 /07 /juillet /2014 11:00

Le temps passe à toute allure, nous en sommes tous conscients. Alors, comment l'apprivoiser, le freiner, mettre à profit ce temps qui nous est compté ?  Sylvain Tesson nous livre ci-dessous sa réflexion et son expérience pour ralentir la fuite du temps, par le biais de la marche. L'été est arrivé, les congés aussi peut-être : et si justement nous prenions quelques jours pour marcher, lentement, calmement, en savourant ces moments d'évasion, de communion avec la nature ?

 

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Voyager contre le temps

Une force extérieure m'emporte sur la terre avec la régularité d'un battant d'horloge. Un coup à l'est, un coup à l'ouest : de l'une à l'autre extrémité du continent eurasiatique ... Je me laisse faire, sans résister, parce que j'ai détecté dans le voyage aventureux un moyen d'endiguer la course des heures sur la peau de ma vie. Je n'ai pas découvert le secret de l'immortalité, sinon mon corps ne vieillirait pas. Or il change lentement, presque placidement, à la manière des éléphants : j'ai les muscles qui gonflent, le coeur qui ralentit, déjà les dents s'usent. Mais je me suis enfin réveillé de ce cauchemar dans lequel le temps s'enfuyait comme s'il avait commis une faute. Grâce à la route, je me suis mis en marche, grâce à la marche, je me maintiens en mouvement et, paradoxalement, c'est quand j'avance, devant moi, que tout s'arrête : le temps et l'obscure inquiétude de ne pas le maîtriser... J'en suis venu à la conclusion que le nomadisme est la meilleure réponse à l'échappée du temps. Mon but n'est pas de le rattraper mais de parvenir à lui être indifférent.

En réglant son compte à l'espace, le nomade freine la course des heures. Peu lui importe que passent les instants puisque, obstinément, il les remplit de kilomètres qu'il moissonne. Opération d'alchimiste : il change le sable du sablier en poudre d'escampette. Il brise le cadran de l'horloge et se sert des aiguilles pour piquer sa propre croupe. Le temps n'est pas un cheval dont on peut enrayer l'emballement en lui tirant la bride, il est donc préférable de le laisser galoper et de se venger de sa course en bouffant soi-même le monde. Au tic-tac de l'horloge, le voyageur répond par le martèlement de sa semelle. Un kilomètre abattu, c'est dix minutes gagnées. La marche à pied oppose au rouleau du temps la mesure de l'espace.

 

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De cette lutte, le voyageur sort vainqueur. Qui aura arpenté le monde à l'aide de sa seule énergie explorera une autre dimension du temps : plus épaisse, plus dense. Le temps de l'Occident est un courant d'air qui passe par la fenêtre de nos vies. Il se mue sur le chemin en une pâte généreusement pétrie ...

Partir pour tuer le temps donc, mais ne pas partir n'importe comment. Pour échapper à la course déclinante que nos âmes sur la terre mènent contre la montre, rien ne vaut de se déplacer lentement, pas à pas. Baissons l'allure et le temps lui-même, par un étrange effet d'imitation, ralentira son débit ... Ce n'est pas par goût de la souffrance que j'use mes semelles mais parce que la lenteur révèle des choses cachées par la vitesse. On ne déshabille pas un paysage en le traversant derrière la vitre d'un train ou d'une auto : on en retiendra au mieux le souvenir d'un fusement, une vapeur d'impression diluée dans l'excès des visions. Le voyageur à pied, lui, peut quitter la route fréquentée pour des sentes mieux traitées par les hommes, c'est-à-dire moins battues. S'il voit une route sabrer une steppe, il prêtera main-forte à la steppe. Rien ne lui plaira autant qu'un horizon fuyant avec résolution ses tentatives pour le rejoindre. En Mongolie, au Kazakhstan, dans les plaines écrasées sous le ciel, cette course-poursuite avec le fond de l'horizon peut durer des jours entiers. Il n'éprouvera pas de satisfaction supérieure à la contemplation du centimètre parcouru sur la carte au terme de l'étape. Il sera si riche de temps qu'il ne craindra pas l'immensité : la patience finit toujours par triompher des kilomètres. A-t-on déjà vu un nomade pressé ? Les nomades vont à petit pas. Pas un seul horizon qui n'ait capitulé devant leur acharnement !

 

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   Texte de Sylvain Tesson, extrait de Petit traité sur l'immensité du monde

 

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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 16:00
Quand on pratique la marche, il est de 1ère importance de trouver chaussures à ses pieds. Et je parle bien là au sens littéral du mot, du soulier qui convient et non d'un éventuel-le compagnon ou compagne. Opération primordiale, car de la qualité de la chaussure, dépendra le bien-être du marcheur et le plaisir qu'il aura à arpenter les chemins, les montagnes, les campagnes sans désagréments. Comment doit-on se chausser pour randonner, quelles chaussures choisir, comment protéger ses pieds, peut-on se passer de chaussures ou faut-il les user jusqu'au bout, bref quelle relation entretenir avec la chaussure, telle sont les questions soulevées ci-dessous ... Car tout dépend de la chaussure pour avoir le pied léger, les orteils en éventail, le pied au sec, et marcher d'un bon pied, sans lacher pied. Alors, prêt à mettre le pied dehors ?
   
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Un voyage, fût-il de 1000 lieues, commence sous votre chaussure.
Confucius
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Quand on se décide à marcher, il faut prendre soin de nos pieds et choisir les chaussures qui leur éviteront de surchauffer, de s'enfammer ou de se tordre. Pour cela il faut prendre en compte la destination, le type de terrain fréquenté et son niveau, par exemple des pieds habitués à marcher auront besoin de moins de protection que des pieds peu sollicités. Dans tous les cas, il faut prendre son temps, mettre les mêmes chaussettes que celles utilisées pendant la marche et essayer les deux chaussures (nous avons tous un pied plus fort que l'autre). Marchez en peu dans le magasin pour évaluer le confort et les éventuels points douloureux et "cassez" toujours les chaussures neuves lors de petites sorties. Je vous invite à lire attentivement tous les points importants à examiner dans le choix de chaussures de marche : c'est ici
      
http://www.altitoo.com/blog/wp-content/uploads/2011/07/chaussure1.jpg
        
http://WahooArt.com/A55A04/w.nsf/OPRA/BRUE-8BWUT7/$File/MAXFIELD-PARRISH-ECSTASY.JPG
    
Certains préconisent de marcher pieds nus. Cette pratique apporterait de nombreux avantages physiques et psychiques, favorisant la santé de nos pieds : ceux-ci deviennent plus musclés, reprennent leur forme naturelle, stabilisent le corps, développent de la corne qui les rend plus résistants aux agressions extérieures et découvrent à nouveau le sens du toucher. La marche devient plus souple, diminue les traumatismes du dos, renforce les muscles des jambes, et a un effet positif sur les problèmes d'équilibre et de coordination. Marcher pieds nus permet de renforcer le système immunitaire et de lutter contre les refroidissements. Enfin, les tensions dues au stress sont diminuées, les zones réflexes du pied sont massées de façon naturelle, permettant une détente en profondeur et le fait de marcher dans l'herbe fraîche, dans la boue, sur du sable ou sur des feuilles mortes sont des expériences sensorielles nouvelles et très agréables. Et pour découvrir la nature, marcher pieds nus permet une autre approche, beaucoup plus silencieuse et plus lente que la marche avec des chaussures. L'attention est plus élevée et il est plus facile d'observer les animaux. Cependant la plupart des gens ne marchant jamais pieds nus en dehors de leur domicile, il convient de débuter très doucement pour ne pas fragiliser le pied, dont la peau est fine et sensible. L'idéal est de commencer sur de courtes distances, dans un jardin, un parc, à la plage ou dans des pâturages en prenant garde aux débris pouvant causer des blessures. Il est tout à fait normal au début de ressentir des sensations douloureuses dues à l'hypersensibilité des pieds. Celles-ci devraient disparaître avec un peu de pratique. L'essentiel est d'aller très progressivement pour habituer son corps et éprouver du plaisir à marcher pieds nus. Attention, il peut y avoir des effets négatifs, des précautions à prendre et des contre-indications. Si le sujet vous intéresse, visitez le site de Corine Estoppey : c'est ici
   
http://www.graphicsart.org/wp-content/uploads/2010/12/Shoes-Arts-Image.jpg      
Le pied du poète 
  
Serge Pey n’a pas le permis de conduire. Pour lui un poète, toujours sauvage, rit du permis de conduire, qui est délivré par l’Etat, qui fonde donc l’Etat, et qui arrache à la terre et à ses chemins. Pour Pey, un poète ne roule pas. Il marche. Il marche avec ses pieds, comme Rimbaud, il frappe la terre avec ses pieds, comme  la Joselito, car, pour lui, « un poème se fait avec les pieds», et mène, comme la Bohême de Rimbaud, à la rencontre du pied et du coeur. Le pied de Pey n’est pas celui qui foule les pelouses très vertes sous les gradins et les sifflets, mais celui de la Marche de la Poésie, qui invente la terre, comme « les îles », selon lui, « inventent la mer » ... « Marcher avec un poète c’est changer les chaussures de la poésie, c’est l’écouter avec des pieds dans les oreilles » ...
Pey lit la terre avec ses pieds, et nous invite à lire ses pieds, à entendre « ses pieds hors de lui » . Ses pieds sont en scène, sur terre, à voir, à lire, à entendre. Ce sont de gros lourds pieds, toujours chaussés d’épais systèmes obscurs de lacets, avec de fortes semelles, des chaussures de marcheur, fatiguées, comme volées dans le tableau de Van Gogh... Et il frappe de ses pieds la terre, et le rythme se construit, Il monte en poème avec ses pieds ...
Il faut ici songer au rapport du pied et de la chaussure, ou du soulier, termes si importants chez Pey. Pey et soulier se joignent, ou se disjoignent, selon les moments, comme des mots. Le pied se délivre du soulier, le soulier se délivre du pied. Parfois, ils s’ignorent. Pieds et souliers sont libres dans un rapport de désir, de distance et de dés, et s’ils ne se connaissent même pas, ils se composent dès lors ensemble dans l’unité paradoxale du bâton : « Tout bâton est un soulier qui n’a jamais connu son pied » ... « Les hommes grandissent derrière leurs chaussures clouées contre leurs pieds »
 
Extraits d'un article de  Yves Le Pestipon à propos de  Serge Pey et du pied
(pour lire l'article en totalité, cliquez ici)
 
http://features.cgsociety.org/stories/2005_05/girl_iron_shoes/the-girl-in-the-iron-shoes.jpg
 
PRIÈRE DE CELUI QUI MARCHE
(Texte de Jean Debruynne, trouvé à l'Église de Manciet)
Je serai pèlerin. Je marcherai.
Je marcherai sous le soleil trop lourd,
Sous la pluie à verse
Et dans la tourmente.
En marchant, le soleil réchauffera
mon cœur de pierre
la pluie fera de mes déserts un jardin.
A force d'user mes chaussures,
j'userai mes habitudes.
Je marcherai,
et ma marche sera démarche.
J'irai moins au bout de la route qu'au bout de moi-même.
Je serai pèlerin.
Je ne partirai pas seulement en voyage,
je deviendrai moi-même un voyage,
un vrai pèlerinage.
  
    
     
Gare aux chaussures neuves qui rendent vulnérable le marcheur : très vite, les aspérités de la matière se transforment en écorchures ou en ampoules et métamorphosent en calvaire le plaisir escompté. Cependant, peu à peu, les chaussures se font au pied, ou les pieds aux chaussures ...
  
  
 
 
... d'où l'importance de choisir les bonnes chaussures !
 
          
 
 
 
 
 
 
 
  
   
Pour le voyageur à pied, la chaussure est tout,
le chapeau, la blouse, la gloire, la vertu, ne viennent qu'après.
   
  
   
http://2.bp.blogspot.com/_EW25nwwkLM0/TCM22OCQiBI/AAAAAAAAEy4/OV5iKlyhXFI/s1600/Image+8.jpg
      
Trop serrés dans nos chaussures, nos doigts de pieds ne peuvent plus bouger. La plante des pieds brûle et une petite ampoule s’est formée au niveau du talon. Il ne reste plus que quelques mètres et ce sont les plus difficiles à faire ! Enfin, on ouvre la porte de la maison, on enlève sa veste, son gros sac à dos et on s’assied. On desserre lentement les lacets, on appuie avec son pied sur l’arrière de l’autre pied pour faire voler la chaussure dans les airs. Pour l’autre pied, on utilise ses mains. Et là : la délivrance ! On plie et on déplie ses doigts de pieds, on ferme les yeux et enfin on respire, profondément. A partir de là, le bien être s’installe des pieds … à la tête !    Jean-Luc Despretz
  
   
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 Rimbaud, surnommé "l'homme aux semelles de vent" par Verlaine ou le "passant considérable" par Mallarmé, a été un grand piéton et ce, depuis sa jeunesse. De 19 à 23 ans, il vagabonde en Belgique, en Angleterre, en Allemagne  ou ailleurs. Il va de Charleville à Milan en effectuant le parcours presque entièrement à pied. Puis les fugues et les marches en liberté cèderont la place à des déambulations plus intéressées et écrasantes par la lassitude qu'elles entraînent : il fera ainsi des marches épuisantes dans les pires conditions dans le Harar, en Ethiopie. Un trajet que jamais les mulets ou les chevaux ne faisaient plus d'une fois dans leur existence et que le poète effectuera à pied une quinzaine de fois. Des marches lancinantes et non sans dommages pour sa santé puisqu'il leur attribuera le cancer qui ronge ses genoux et lui fera perdre sa jambe.
  
David le Breton, anthropologue (Eloge de la marche)
  
http://www.repro-tableaux.com/kunst/hieronymus_bosch//Der-Landstreicher.jpg
       
     Ma Bohème

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur ! 

Arthur Rimbaud (1854-1891)
 
    
http://www.artistsnetwork.com/wp-content/uploads/2009/01/Erma-Pierce-Daddys-Shoes.jpg
     
Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé
Ils m'ont porté de l'école à la guerre
J'ai traversé sur mes souliers ferrés
Le monde et sa misère.
 
Moi, mes souliers ont passé dans les prés
Moi, mes souliers ont piétiné la lune
Puis mes souliers ont couché chez les fées
Et fait danser plus d'une...
 
Félix Leclerc (Extrait) 
     http://www.easyvoyage.com/images/attractions/4721/570x360/6926.jpg
  
Il est notoire que "les kilomètres à pied, ça use les souliers" ! Alors, par pitié,
 ne vous débarrassez pas de vos vieilles chaussures n'importe où !
 
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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 10:00

Les chemins de promenades sont comme ceux de la vie : droits ou pleins de détours, aisés ou ardus, agréables ou déplaisants, et à moins d'un sens inné de l'orientation, mieux vaut suivre le balisage, les panneaux indicateurs ou se munir de plans pour arriver à destination sans se perdre. D'autant plus qu'il y a plusieurs espèces de marcheurs, ceux qui courent, qui tombent, qui se dispersent, et puis ceux qui s'égarent et tournent en rond. Certains s'engagent dans les sentiers avec plaisir et facilité, alors que pour d'autres ce sera le parcours du combattant, un cauchemar parfois. Alors, comme le randonneur se fie aux cartes, cherche sur les arbres les marques jaunes, blanches et rouges et ajoute parfois sa pierre aux cairns, ces amas de cailloux marquant l'itinéraire, de même on cherche dans la vie ces ancrages, ces balises, ces repères qui nous guideront tout au long de notre existence et nous permettront d'arriver à bon port. En guise d'illustration, plongez dans les histoires émouvantes et pleines de bon sens du Petit et du Vieux Poucets, sous les plumes conjuguées de Charles Perrault et Pierre Gabriel.

    Chemin-des-ruisseaux.jpg  Panneaux-indicateurs.jpg 

Le Petit Poucet

Il était une fois un Bûcheron et une Bûcheronne qui avaient sept enfants tous garçons. L'aîné n'avait que dix ans, et le plus jeune n'en avait que sept. On s'étonnera que le Bûcheron ait eu tant d'enfants en si peu de temps ; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pas moins que deux à la fois. Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c'est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot : prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit, et quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce, ce qui fit que l'on l'appela le petit Poucet. Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui donnait toujours tort. Cependant il était le plus fin, et le plus avisé de tous ses frères, et s'il parlait peu, il écoutait beaucoup.

 Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le Bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le coeur serré de douleur : Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants ; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera aisé, car tandis qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous voient.

 Ah ! s'écria la Bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants ? Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir, elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant ayant considéré quelle douleur ce leur serait de les voir mourir de faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant.

 Le petit Poucet ouït tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu de dedans son lit qu'ils parlaient d'affaires, il s'était levé doucement, et s'était glissé sous l'escabelle de son père pour les écouter sans être vu. Il alla se coucher et ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à faire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau, où il emplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison. On partit, et le petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu'il savait à ses frères. Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où à dix pas de distance on ne se voyait pas l'un l'autre. Le Bûcheron se mit à couper du bois et ses enfants à ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné.

 Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison, car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc : ne craignez point, mes frères ; mon Père et ma Mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien au logis, suivez-moi seulement. Ils le suivirent et il les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils étaient venus dans la forêt ...

Charles Perrault (extrait)

 

 

 

    Le Vieux Poucet

Il a marché la vie entière
Sur les sentiers du bout du monde.
Jour après jour il n'a cessé
D'interroger l'herbe et le vent,
De chercher sur le sol les repères
Qu'il avait semés tout enfant,
Ses vieux poèmes oubliés,
Graines vives, bulles de songes
Pour mieux retrouver son chemin.

Parfois s'amorce sous la neige
Une trace aussitôt perdue,
Ses pas s'égarent dans la boue.
Et toute route est sans issue.

Mais il va droit sans s'attarder,
Le poids des ans sur les épaules,
Car l'espoir ne l'a pas quitté
De voir enfin, alors que la nuit tombe,
Briller doucement dans le noir
Les cailloux blancs de la mémoire.

Pierre Gabriel (recueil L'oiseau de nulle part)

       

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24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 23:30

Quand on reste assis toute la journée derrière un bureau, on sent au fil des heures, monter un infime tressaillement, un sursaut venu du cerveau finissant par communiquer à notre corps ce fourmillement intenable qui nous fera jaillir de notre chaise. Pour les uns, cette nécessité de bouger pourra se traduire par une promenade à travers les couloirs jusqu'à la populaire machine à café. Pour les plus studieux, elle prendra la forme d'une course éperdue jusqu'à la photocopieuse. Quelle que soit la formule, cette "récréation" est une réelle nécessité ! Certains chanceux pourront se promener en ville ou dans des parcs et jardins proches de leur lieu de travail pendant la pause déjeuner. D'autres, hélas, n'auront pas même l'opportunité de voir un bout de ciel et ne bougeront pas de leur "prison" professionnelle pour un petit changement d'air salutaire. Il leur faudra patienter jusqu'au soir ... et la nuit tombe vite à la mi-novembre, rendant peu probables les balades noctures. Alors on se prend à envier l'écrivain suisse Robert Walser qui, vous le verrez ci-dessous, pouvait se promener à sa guise et puisait dans ses déambulations l'inspiration nécessaire à ses travaux d'écriture.  Mais nous, quelle raison pourrions-nous bien invoquer pour partir en promenade durant nos heures de travail ?

 

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"Un matin, l'envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l'escalier et me précipiter dans la rue ...

 

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- Mais on vous voit toujours en train de vous promener !

- La promenade, répliquai-je, m'est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l'expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d'une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j'aurais été contraint depuis longtemps d'abandonner mon métier, que j'aime passionnément. Sans promenade et collecte des faits, je serais incapable d'écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d'écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations. Un homme aussi subtil et éclairé que vous comprendra cela immédiatement.

 

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En me promenant longuement, il me vient mille idées utilisables, tandis qu'enfermé chez moi je me gâterais et me dessécherais lamentablement. La promenade pour moi n'est pas seulement saine, mais profitable, et pas seulement agréable, mais aussi utile. Une promenade me sert professionnellement, mais en même temps elle me réjouit personnellement ; elle me réconforte, me ravit, me requinque, elle est une jouissance, mais qui en même temps a le don de m'aiguillonner et de m'inciter à poursuivre mon travail, en m'offrant de nombreux objets plus ou moins significatifs qu'ensuite, rentré chez moi, j'élaborerai avec zèle. Chaque promenade abonde de phénomènes qui méritent d'être vus et d'être ressentis. Formes diverses, poèmes vivants, choses attrayantes, beautés de la nature : tout cela fourmille, la plupart du temps, littéralement au cours de jolies promenades, si petites soient-elles. Les sciences de la nature et de la terre se révèlent avec grâce et charme aux yeux du promeneur attentif, qui bien entendu ne doit pas se promener les yeux baissés, mais les yeux grands ouverts et le regard limpide, si du moins il désire que se manifeste à lui la belle signification, la grande et noble idée de la promenade."

 

    

 

Robert Walser (1878 - 1956) extrait de "La Promenade" (1917)

 

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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 16:18

 Il pleut. Triste constatation, vous dites-vous ... Car on a beau savoir que la pluie est nécessaire pour les cultures, la nature et l'approvisionnement en eau, s'y frotter ou plutôt s'y noyer au quotidien n'est pas forcément agréable et les critiques sur le malheureux temps qu'il fait fleurissent (c'est notoire, le français se plaint toujours de la météo). Alors l'idée d'aller volontairement se promener "quand il mouille" peut paraître surprenante, voire incompréhensible. C'est pourtant le propos de  Jacques Réda, adepte de l'éternelle errance, que vous trouverez ci-dessous. La promenade, il la pratique sous diverses formes, en tous lieux et par tous les temps. Toujours partant. Ainsi, loin de le rebuter, une légère bruine ou une franche averse sont pour lui l'occasion de mieux se fondre dans le paysage. D'autant plus que, c'est bien connu, après la pluie ... 

 http://1.bp.blogspot.com/_anobD5yZ9aU/TLojUjwOs9I/AAAAAAAAH9w/CXwEKtGg8nc/s1600/il+pleut+en+peinture.jpg

 http://WahooArt.com/A55A04/w.nsf/OPRA/BRUE-5ZKGFT/$File/Vincent%20Van%20Gogh%20-%20Japonaiserie%20Bridge%20in%20the%20Rain%20after%20Hiroshige%20.JPG

       http://WahooArt.com/A55A04/w.nsf/OPRA/BRUE-8LSLYB/$File/MAURICE-BRAZIL-PRENDERGAST-UMBRELLAS-IN-THE-RAIN.JPG

 

http://www.nonprints.com/UploadPic/Leonid%20Afremov/big/MORNING%20RAIN.jpg

 

S'il dispose d'un bon équipement, et même hétéroclite, la pluie, parce qu'elle est d'essence féminine, peut devenir une compagne charmante du voyageur. On connaît l'agrément de marcher sous une pèlerine imperméable, tandis qu'une bruine arachnéenne chuchote, ou qu'une averse drue bavarde au bord du capuchon. C'est à vrai dire alors l'espace entier qui se confie avec abandon et tendresse, parfois avec ardeur. A travers les inflexions subtiles de la monotonie, les figures rythmiques en perpétuel changement, on entend fondre les soliloques divers de l'herbe, des champs, des forêts, des villages dont les toits luisent, et de l'horizon lointain où soupire la mer.  [...].

 

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http://peregrinacultural.files.wordpress.com/2010/08/paul-sawyier-eua1865-1917_a_rainy_day_in_lexington_3-1.jpg

  

 

 [...] Au bout du compte, il est vain d'espérer passer entre les gouttes ; il est sans noblesse de le vouloir. Si la pluie tient ce rôle de compagne, on ne saurait lui refuser les honneurs du corps à corps, ni placer dans cette lutte l'orgueil de vaincre au dessus de la joie d'être vaincu. Il est certain cependant qu'une pluie égale et persistante - conjugale pour ainsi dire - manque d'attraits pour le voyageur. Elle possède toutes espèces d'autres charmes, qu'on savoure à la fenêtre d'un train ou d'un jardin, ou la nuit quand elle baigne le monde de son souffle de fidèle épouse, le berce de son chuchotis maternel. Mais nous, nous allons sur la route et, unis à ce ruban qui, à chaque croisement, offre quatre issues à nos caprices (car on a le droit de faire demi-tour), nous entretenons avec la pluie une liaison orageuse et tendre qui rince et rajeunit le coeur.

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Extrait de "Recommandations aux promeneurs" de Jacques REDA (Editions Gallimard 1988)
D'après "Le goût de la marche" Textes choisis et présentés par Jacques Barozzi (Mercure de France)

 

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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 11:30

Dernière rencontre avec Pierre Sansot, écrivain, poète et sociologue (1928 - 2005), qui livre ses réflexions sur la marche et ce besoin permanent d'emprunter les chemins de traverse ... Comme je comprends et partage cette nécessité de partir dans la nature et de se laisser guider par le sentier, oubliant tout ce qui n'est pas la beauté environnante. Surtout quand on a eu une semaine éprouvante au travail. Rien de tel pour se vider la tête, respirer un bon coup et retrouver la paix et la joie de vivre ! D'ailleurs j'y cours : dans la solitude des grands châtaigniers de la montagne noire, aux chants de l'eau vive des ruisseaux, au craquement de l'épais tapis de feuilles dorées où mon pied enfoncera et où j'espère dénicher quelques beaux champignons ...

 

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La marche satisfait à la fois notre aspiration à une vie sociale authentique, comme notre besoin de solitude. Ce n'est pas rien de considérer avec des amis les mêmes paysages, de sonner le réveil, de décider de la halte, de déballer ses provisions ensemble, parfois de se donner du courage et de soulager un compagnon en difficulté. Puis arrive le moment de nous séparer avec un peu de tristesse, dans l'espoir d'une autre balade. La beauté, la fatigue se partagent et, lorsque nous nous souviendrons, nous associerons nos amis dans la mémoire de nos modestes exploits.

 

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La personne que je rencontre sur un sentier m'apparaît aussitôt comme mon semblable. Je la salue. Elle me salue. Nous nous quittons sur un dernier signe amical. La solitude, la plus haute des solitudes est tout aussi possible, même dans un groupe. Il nous est donné de revenir à nous-même. Car une pareille solitude n'est pas celle d'un être isolé, d'un exclu. Elle se traduit par la capacité de nous resserrer, en quelque sorte de nous rejoindre, de faire taire ce qui en nous bavardait, jacassait. 

 

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En présence de ce que la nature a de sublime et d'étrange, nous cessons de la recouvrir de nos paroles incontinentes. Chaque plante, chaque arbre, chaque sommet expire un silence pudique qui lui est propre. Pour faire silence en nous-même, nous devons y être incité par ce silence du monde que je viens d'évoquer.

 

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Par l'effet d'une certaine usure du regard, parce que nous nous dispersons et manquons de vigilance, nous sombrons souvent dans la tiédeur, puis dans l'indifférence. Parce qu'il cotoie sans cesse la beauté, le marcheur n'a pas de peine à préserver sa capacité à s'émerveiller, à porter attention à ce qui lui est offert. Par suite de l'émotion, il lui arrivera de suspendre son parcours, puis il le reprendra, intrépide, friand, curieux.

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L'expérience de la marche développe deux qualités essentielles à la recherche de la sagesse. Etre sage, c'est composer avec le monde, avec ses humeurs, non point pour capituler, mais pour accueillir ce qui advient. Pour l'authentique marcheur, la pluie, la chaleur, les ombres, ne sont pas vécues comme des menaces, des outrages, mais comme d'incessantes métamorphoses qui nous touchent tout autant que le reste de l'univers. De là une certaine tranquilité de l'âme qui approche la sérénité

 

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D'autre part, la sagesse implique que nous échappions à toutes sortes de dépendances et que nous ayons acquis une autonomie. Peu de choses suffit au cheminant et ce peu lui apporte le fondamental jusqu'à accepter la pénurie, le dépouillement. Sur un plan matériel, il ne se surcharge pas du superflu. Mentalement, il n'a que faire d'obsessions qui le tracasseraient. C'est ainsi qu'on devient "un accro de la marche". Lorsque j'en suis privé trop longuement, je deviens irritable et tourne en rond. Je rechigne devant les décisions à prendre. Je me trouve véritablement en état de manque ... N'est-ce pas là une forme de dépendance ? Je le concède volontiers, mais il existe d'autres dépendances qui, elles, asservissent une personne au lieu de l'ouvrir et de l'enrichir. Comme le chemin le fait avec le marcheur.

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    D'après l'article "La Bonne Allure" du dossier "La France en marchant" GEO N° 284 Octobre 2002

 

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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 18:30

Repartons aujourd'hui en compagnie de Pierre Sansot  pour ce 3ème volet consacré au ressenti du marcheur lorsqu'il parcourt cette Terre splendide et au bonheur que nous ressentons dans cette foulée qui comble nos sens. Bien sûr, cette avancée n'est plaisir que parce qu'elle s'effectue au rythme de chacun et selon son choix : mais la récompense est bien à la hauteur de l'effort consenti et même au delà ! Essayez donc pour voir ... et admirez en passant les aquarelles d'Yves Pothier choisies pour illustrer ces marcheurs privilégiés.

 

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Quels préceptes régissent la conduite du marcheur ? Il marche à son rythme qui constitue pour lui "la bonne allure" et il convient alors que celle de ses compagnons soit la sienne. Par bonheur, l'allure du chemin et la nôtre entrent en connivence. L'écrivain Jules Renard demanda un jour à un paysan à combien de kilomètres se trouvait le village le plus proche. Il n'obtint aucune réponse mais, après avoir parcouru une centaine de mètres, il lui fut crié : "A une demi-heure !". Jules Renard ne comprit pas le procédé. Mais l'autre, dans sa sagesse, a d'abord voulu connaître  son allure. Il convient de ne pas céder au découragement. Il est des jours sans, où l'on regrette de s'être levé si tôt ou d'avoir sacrifié une obligation, un autre plaisir. En général, l'allégresse revient très vite. Pour ma part, je piaffe dès les premiers mètres, j'oublie la longueur des trajets, puis la raison me revient. Avec l'âge, ayons la lucidité de nous montrer moins ambitieux. Sans aucune amertume, tout à la joie de bénéficier de ce privilège royal qui nous est donné d'user de notre corps et d'enjamber l'espace ...

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Conservons ce sentiment de l'inépuisable, et la Terre ne se réduira jamais à une somme d'images ou à une addition d'objets. Elle ne cesse de germiner, de croître, de décroître, parfois sous la forme de villes nouvelles. Ce chemin que j'ai parcouru voilà une heure, si je l'entreprenais à nouveau, me prodiguerait de nouvelles sensations. En le considérant attentivement, il me semblerait tout autre. La Terre est immense et, à mesure que je la visite, elle me paraît d'une diversité déconcertante. L'univers du marcheur est somptueux. Il affecte ses sens équitablement, généreusement, sans aucune retenue à la source, à l'arbre, à l'oiseau.

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    D'après l'article "La Bonne Allure" du dossier "La France en marchant" GEO N° 284 Octobre 2002

 

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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 08:30

Poursuivons aujourd'hui notre ébauche sur la marche en compagnie de Pierre Sansot, auteur des "Chemins aux Vents", qui nous livre sa réflexion sur le cheminement du marcheur et du rapport qu'il entretient avec le chemin : un rapport de mémoire qui nous rappelle que le chemin existait souvent avant nous et nous survivra longtemps !

 

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Les rapports de domination n'ont pas grand sens pour le marcheur. Certes, il trace son chemin, il l'inaugure et parfois, au milieu de la broussaille à flanc de montagne, il lui faut du flair pour le deviner. Mais ce chemin n'est pas mon oeuvre. Il porte la marque de ceux qui le créèrent, siècle après siècle, souvent dans la peine, avec un fardeau harassant pour survivre. Tandis qu nous cheminons pour notre plaisir, nous entendons cette rumeur anonyme venue du fond des temps. Notre bonheur se teinte de gravité. A l'allégresse de qui dispose des ressources de son corps et de la vivacité de tous ses sens, se mêle une forme de devoir. J'ai l'obligation par mes pas d'éveiller d'une façon confuse leur mémoire, de ne pas laisser revenir à l'état de friche une oeuvre qui leur coûta tant. j'ai rencontré des commencements de chemins ainsi occultés, en quelque sorte reniés, et j'éprouvais de la tristesse, comme en présence d'une tombe abandonnée, d'une maison en ruine, d'un village aux volets clos. Sans qu'ils en aient toujours conscience, les marcheurs luttent contre l'oubli. Ils rendent le monde plus habitable. Je ne me lasse pas de parcourir des chemins qui, trop familiers, risqueraient de me décevoir. Certes, je ne connais pas alors l'éblouissement de l'altérité, d'une beauté qui excède mon attente. Je n'éprouve pas le plaisir d'avoir augmenté ma connaissance d'une planète qui est la mienne. En revanche, nous nous conduisons, le chemin et moi, comme de vieux amis. Nous n'avons pas besoin de beaucoup de gestes pour marquer notre affection mutuelle. Encore quelques années et nous vieillirons ensemble. Et si je disparais avant lui, ce qui est probable, je suis persuadé qu'il aura une pensée émue pour ma personne.

    D'après l'article "La Bonne Allure" du dossier "La France en marchant" GEO N° 284 Octobre 2002

 

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7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 20:00

Peut-être comme moi, avez-vous profité cet été de votre temps libre pour vous promener, que ce soit sur des sentiers familiers ou en explorant d'autres horizons, au pas ou à une allure plus sportive, en fonction de votre forme et de votre humeur ... Et comme Pierre Sansot, écrivain, poète et sociologue, vous est venu le goût des sentiers de traverse ; alors pourquoi ne pas méditer sur le sens qu'il donne à la marche : renouer avec soi-même et retrouver le rythme du monde.

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 Je ne sais pas nécessairement où un chemin me mènera et si mes forces me porteront jusqu'au terme. En revanche, je suis assuré de ce à quoi il me soustraira : un assoupissement qui n'est pas une forme d'équilibre, un repli sur soi. La solitude qui, parfois, l'accompagne n'a rien d'amer. Elle me restitue à ce qu'il y a de grave et de doux en moi et demeure mon compagnon : le chemin. Tandis que je marche, j'ai le sentiment d'être l'auteur de mes pas. La joie est alors au rendez-vous, quelle que soit ma fatigue, puisqu'elle s'accompagne du sentiment de créer. Il en est ainsi de la femme qui met au monde un enfant, de l'artiste qui engendre une oeuvre. Tel est le cas du marcheur parce qu'il est à l'origine des mouvements qu'il exécute, ne dépendant pas d'une machine ou du bon vouloir d'une autre personne. C'est pourquoi nous assumons volontiers la fatigue qui en résulte. Elle ne nous vient pas du dehors. Là encore, nous en sommes les auteurs. Elle se mêle à nos muscles, à notre chair. Au repos, peu à peu, elle deviendra la mémoire heureuse de ce que nous avons accompli. Je persiste à me sentir humble vis-à-vis de la grandeur et de la beauté du monde. Je me faufile en lui. J'y serpente. Je ne le tiens pas à ma merci.

D'après l'article "La Bonne Allure" du dossier "La France en marchant" GEO N° 284 Octobre 2002

 

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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 23:05

Marcher toute la nuit, marcher bercés par le bruit assourdissant des cloches, courir aussi, charger les bêtes épuisées dans la remorque. Regarder les étoiles et aussi prendre la pluie. Marcher dans une sorte de demi-conscience, ne voyant dans le noir que des toisons, des cornes, des marques rouges et bleues, éclairées par touches dans le faisceau des lampes. Marcher toute la nuit. Oublier la sensation du temps qui passe.    

 

http://club-aquarelle.com/local/cache-vignettes/L400xH282/__La_transhumance_des_moutons-e2a07.jpg

    http://farm5.static.flickr.com/4004/4344122708_d83b660161.jpg

 

La lune éclaire le fond de la gorge, nous sommes sous l'ombre des grands arbres. Marcher dans le noir, bercés par la vibration des cloches, en regardant l'eau et les parois en dessous, juste un peu plus blafardes qu'en plein jour. Le paysage change et nous marchons toujours ...

Marcher toute la nuit. Quatre mots. Comment restituer la sensation du temps qu'on oublie, l'esprit qui vagabonde, le rythme des pas pendant toutes les heures d'une nuit ? La lumière est belle sur l'herbe et les brebis couchées.

 

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    http://www.corinne-izquierdo.com/ressources/diaporamas_7/transhumance-j7h5.jpg

 

Les troupeaux en transhumance nous laissent le même vide dans le coeur que le vol des grues en automne. Quel obscur besoin fait raisonner en nous le cri des grues, quels anciens souvenirs de voyage réveillent le bruit des cloches ? Partir avec les bêtes, étourdis du vacarme, ennivrés d'odeurs, partir dans une grave euphorie, s'enfoncer dans la nuit.

 

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http://josettemercier.ch/wordpress/wp-content/gallery/aquarelle-website/Le-Berger-et-son-troupeau.jpg 

Comme Nathalie Magrou décrit bien les sensations éprouvées lors de la transhumance dans les Pyrénées ! On entendrait presque le son cristallin des cloches, le bêlement des brebis, les odeurs et les couleurs de ces troupeaux si bien illustrées dans son aquarelle (2ème de la page ci-dessus) ... Et au centre de cette migration, la marche, cet incroyable mécanisme qui nous transporte, dans tous les sens du terme !

Je vous invite à découvrir ou redécouvrir les toiles et les textes de cet artiste, dont j'ai reproduit les quelques extraits  de Transhumance du Haut Ossau, 6 juillet 2000 (Agenda 2002)

 

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