Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 juillet 2014 6 12 /07 /juillet /2014 11:00

Le temps passe à toute allure, nous en sommes tous conscients. Alors, comment l'apprivoiser, le freiner, mettre à profit ce temps qui nous est compté ?  Sylvain Tesson nous livre ci-dessous sa réflexion et son expérience pour ralentir la fuite du temps, par le biais de la marche. L'été est arrivé, les congés aussi peut-être : et si justement nous prenions quelques jours pour marcher, lentement, calmement, en savourant ces moments d'évasion, de communion avec la nature ?

 

Marcheur.jpg

 

Voyager contre le temps

Une force extérieure m'emporte sur la terre avec la régularité d'un battant d'horloge. Un coup à l'est, un coup à l'ouest : de l'une à l'autre extrémité du continent eurasiatique ... Je me laisse faire, sans résister, parce que j'ai détecté dans le voyage aventureux un moyen d'endiguer la course des heures sur la peau de ma vie. Je n'ai pas découvert le secret de l'immortalité, sinon mon corps ne vieillirait pas. Or il change lentement, presque placidement, à la manière des éléphants : j'ai les muscles qui gonflent, le coeur qui ralentit, déjà les dents s'usent. Mais je me suis enfin réveillé de ce cauchemar dans lequel le temps s'enfuyait comme s'il avait commis une faute. Grâce à la route, je me suis mis en marche, grâce à la marche, je me maintiens en mouvement et, paradoxalement, c'est quand j'avance, devant moi, que tout s'arrête : le temps et l'obscure inquiétude de ne pas le maîtriser... J'en suis venu à la conclusion que le nomadisme est la meilleure réponse à l'échappée du temps. Mon but n'est pas de le rattraper mais de parvenir à lui être indifférent.

En réglant son compte à l'espace, le nomade freine la course des heures. Peu lui importe que passent les instants puisque, obstinément, il les remplit de kilomètres qu'il moissonne. Opération d'alchimiste : il change le sable du sablier en poudre d'escampette. Il brise le cadran de l'horloge et se sert des aiguilles pour piquer sa propre croupe. Le temps n'est pas un cheval dont on peut enrayer l'emballement en lui tirant la bride, il est donc préférable de le laisser galoper et de se venger de sa course en bouffant soi-même le monde. Au tic-tac de l'horloge, le voyageur répond par le martèlement de sa semelle. Un kilomètre abattu, c'est dix minutes gagnées. La marche à pied oppose au rouleau du temps la mesure de l'espace.

 

Marcheur2.jpg

 

De cette lutte, le voyageur sort vainqueur. Qui aura arpenté le monde à l'aide de sa seule énergie explorera une autre dimension du temps : plus épaisse, plus dense. Le temps de l'Occident est un courant d'air qui passe par la fenêtre de nos vies. Il se mue sur le chemin en une pâte généreusement pétrie ...

Partir pour tuer le temps donc, mais ne pas partir n'importe comment. Pour échapper à la course déclinante que nos âmes sur la terre mènent contre la montre, rien ne vaut de se déplacer lentement, pas à pas. Baissons l'allure et le temps lui-même, par un étrange effet d'imitation, ralentira son débit ... Ce n'est pas par goût de la souffrance que j'use mes semelles mais parce que la lenteur révèle des choses cachées par la vitesse. On ne déshabille pas un paysage en le traversant derrière la vitre d'un train ou d'une auto : on en retiendra au mieux le souvenir d'un fusement, une vapeur d'impression diluée dans l'excès des visions. Le voyageur à pied, lui, peut quitter la route fréquentée pour des sentes mieux traitées par les hommes, c'est-à-dire moins battues. S'il voit une route sabrer une steppe, il prêtera main-forte à la steppe. Rien ne lui plaira autant qu'un horizon fuyant avec résolution ses tentatives pour le rejoindre. En Mongolie, au Kazakhstan, dans les plaines écrasées sous le ciel, cette course-poursuite avec le fond de l'horizon peut durer des jours entiers. Il n'éprouvera pas de satisfaction supérieure à la contemplation du centimètre parcouru sur la carte au terme de l'étape. Il sera si riche de temps qu'il ne craindra pas l'immensité : la patience finit toujours par triompher des kilomètres. A-t-on déjà vu un nomade pressé ? Les nomades vont à petit pas. Pas un seul horizon qui n'ait capitulé devant leur acharnement !

 

Marcheur-vitrail.jpg

 

   Texte de Sylvain Tesson, extrait de Petit traité sur l'immensité du monde

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Clairedelune
  • Le blog de Clairedelune
  • : Plaisir de partager des poésies illustrées de peintures ou de photos, les randonnées et sites autour de Carcassonne, mes découvertes de champignons, de fleurs, de vaches, de portes, les créations en bois de mon père, les gîtes et hôtels chouettes testés ...
  • Contact

Traduction

Rechercher

Peintures du blog

Vous pouvez retrouver la référence de chaque oeuvre, nom de l'artiste et titre de la toile ou de l'illustration, en pointant la souris sur la peinture ou l'image. Si vous en êtes propriétaire et ne souhaitez pas qu'elle figure dans ce blog, vous pouvez me le signaler par message sur contact (dans la rubrique présentation juste ci-dessus). Elle sera aussitôt enlevée. Les photos sans référence sont prises par Clairedelune, ou plus rarement, leurs auteurs n'ont pas été trouvés.

Archives

 

 

 

autour de la cité carca

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

65654943[1]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    http://3.bp.blogspot.com/-2qIkn-24z7U/TecWjhxbgPI/AAAAAAAAG3U/UDISHaoSzkM/s1600/normal_Lowell-Herrero-Autumn-Cows%252C-De.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

null