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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 18:00

Je vous invite aujourd'hui à faire une promenade paisible et instructive en forêt de Tronçais, en compagnie de Jacques Lacarrière, écrivain voyageur qui a parcouru la France en tous sens, le plus souvent à pied et pour conclure, du philosophe Jacques Chevalier :

 

http://www.fairesagnole.eu/forum/images/upload/Slalom/_137.jpg

 

Certains ont peur des forêts, non parce qu’il y fait sombre, qu’on s’y écorche aux ronces ou qu’il y a des loups, mais parce que, dès qu’elles bruissent dans la polyphonie des âges et des souffles, elles émettent un parfum d’ancestralité refoulée. Nous y pressentons des ombres inavouables, d’atterrants simulacres entre les frondaisons, des balbutiements inaudibles à deux pas de notre langage. […] J’y reviens néanmoins. Et j’en franchis l’orée le cœur léger sans la moindre peur d’y rencontrer l’ombre inavouable. Depuis que nous n’y vivons plus, les forêts, elles aussi, ont repris leur indépendance, se sont mises à avoir une histoire. Aujourd’hui elles sont élevées, éduquées, taillées, coupées, modelées par l’homme et pour lui.

http://www.bienvenue-a-la-ferme.com/thumb/generate/800x600/foret_de_troncais.jpg

 

Oui, j'y reviens et j'en franchis l'orée, le coeur léger, un matin de septembre. Je parcours une laie aérée, lumineuse, bordée de hêtres et de chênes, je parcours la forêt de Tronçais dans l'Allier, à mi-chemin de Bourges et de Montluçon, à mi-chemin aussi de l'histoire et de la légende. Une des plus belles, une des plus vieilles forêts de France. Une de celles qu'aima et visita Colbert et qui lui doit ses arbres immenses et multicentenaires, qui lui doit d'être aujourd'hui le royaume et le musée du chêne. Du chêne, je ne savais pas grand chose avant de venir à Tronçais, si ce n'est qu'il produit des glands, attire la foudre et se rompt sous l'orage (à l'inverse du roseau comme chacun le sait). Maintenant que j'en ai contemplé certains, caressé quelque-uns, maintenant que j'ai écouté leurs rumeurs et leurs propos en l'air certains jours de vent, je commence à mieux les connaître. Ici, pas d'yeuses ni de chênes-lièges mais des essences nobles : chêne rouvre avant tout sous sa forme sessile ou sa forme pédonculée. Sessile, cela veut dire : dont les glands sont fixés sur la tige directement, sans pédoncule. Et pédonculé, dont les glands sont au contraire au bout d'un pédoncule […] Et d'autres choses, moins apparentes encore, se découvrent peu à peu à mesure des promenades et des observations : le pétiole des feuilles qui peut être court ou long ; la forme des lobes, symétrique ou asymétrique ; l'absence ou la présence d'oreillettes à la base du pétiole. Pour aller ou pour voir au delà, il faut alors changer d'échelle et devenir insecte.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/05/Quercus_petraea_-_K%C3%B6hler%E2%80%93s_Medizinal-Pflanzen-118.jpg

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/76/Illustration_Quercus_robur0_clean.jpg

 

Tronçais est une forêt à trois étages. Tout en haut, les frondaisons de chênes, plus bas celles des hêtres, plus bas encore celles des charmes et des noisetiers. La vie d'un chêne rouvre est une leçon de gérontologie. Il est un peu le séquoia de nos forêts. Sa croissance est si lente qu'il faut au moins trente ans pour qu'on ait le sentiment d'apercevoir un début d'arbre. Au bout de soixante ans, il peut atteindre trente mètre de haut mais son tronc reste encore étonnamment gracile ; c'est le perchis. Au bout d'un siècle, on arrive à la jeune futaie. Pour un rouvre, la jeunesse commence à cent ans. Avant, il n'y a que balbutiements des semis, enbrouillaminis des fourrés, élans de gaulis et perchis vers le ciel, toute une adolescence bourgeonneuse et brouillonne. La vieille futaie, forme accomplie de l'arbre, commence à deux cents ans. Mais un chêne peut vivre bien plus vieux. Simplement, passé un certain âge, il commence à se déhydrater, se racornir, il se dévalorise. Il ne sert plus à rien pour les humains. Toutefois, il pourrait continuer à grandir pour lui et ce pendant des siècles encore. Mais cette idée - laisser un arbre grandir et vieillir à sa guise - est le comble de l'absurde pour un forestier. C'est pourquoi beaucoup de chênes meurent debout dans la fleur de l'âge.

 

http://images.fineartamerica.com/images-medium-large-5/oak-forest-of-troncais-bourbonnais-christian-guy.jpg

 

Il y a ici des arbres si grands et si vieux qu'on a fini par leur donner un nom, comme aux aïeux célèbres. Nommer les arbres, voilà une occupation académique ! ... Un pas de plus en cette révélation et l'on atteint l'humus de l'individualité végétale. Dans cette forêt, aucun chêne ne ressemble trait pour trait, tronc pour tronc, à un autre. La même diversité se lit entre eux qu'entre les espèces animales. Mais les différences entre deux chênes sont moins sensibles que celles entre deux chiens, par exemple, et comme les arbres sont immobiles, à la différence des chiens, la nature du sol joue un rôle essentiel dans leur croissance et dans leur apparence. Nommer un arbre c'est dire qui il est mais aussi où il est et d'où il est. Les noms donnés ici sont génériques comme La Sentinelle, Le Chevelu, Les Jumeaux, Le Trio, ou se réfèrent à des personnalités de l'endroit, écrivains surtout comme le chêne Emile Guillaumin, Jacques Chevalier, ou Charles-Louis Philippe. Le garde forestier pourrait sûrement en nommer bien d'autres qui n'ont pas de nom. Mais voilà : nommer un arbre, n'est-ce pas établir avec lui des rapports de familiarité, voire de compagnonnage, et plus tard, quand viendra l'échéance, pourra-t-on de gaieté de coeur abattre un chêne que depuis longtemps on tutoie ?

 

http://www.laroutedeschenes.fr/wp-content/uploads/2011/02/DSC_0214.jpg

 

Grande forêt, certes, aujourd'hui encore. Mais ridiculement restreinte à côté de ce qu'elle fut jadis. Il ne demeure de l'antique forêt de Tronçais que des bribes boisées, placées désormais sous haute surveillance. Et pourtant même ici, en ces parcelles modestes, entrecoupées de routes, de chemins, de sentes et de laies, même ici, presque personne ne s'aventure. L'ombre inavouable rôderait-elle encore ? Autrefois, cette forêt était pour ses riverains un lieu d'usages et de pacages. On allait y chercher du bois et faire paître les porcs. On allait aussi s'y cacher quand c'était nécessaire. Refuge, asile, sauveterre, la forêt mariait les mots sylve et salve. Elle faisait peur mais elle sauvait. Elle était habitée d'ombres nombreuses et humaines, celles des charbonniers et ramasseurs de mousse. Aujourd'hui, elle est quasi déserte. A part les bûcherons et les chasseurs à courre, on y voit peu de familiers.

 

http://www.zoe-illustratrice.com/wp-content/uploads/yapb_cache/cerf1.9wh14egcirrfgg48kwwswg048.bujrxz3bag5qo84ocowkgsk88.th.jpeg

 

Et, devenue profane, elle est devenue prosaïque. Les gardes en velours vert ont remplacé les druides en manteau blanc. Mais de cela, je me doutais un peu en allant à Tronçais. Si vous aimez la solitude, c'est ici qu'il faut venir marcher. "C'est qu'on ne voit pas grand monde se promener ainsi !" me dit un bûcheron, en me voyant déboucher d'un fourré, carte d'état-major en mains. "Personne ne vient par ici, d'habitude. Les gens, on dirait qu'ils ont peur. Peur de quoi ? Il n'y a rien à craindre ici, même pas des satyres !" fait-il avec un gros clin d'oeil à son compagnon. C'est vrai. Il n'y a absolument rien à craindre ici. Ni loups, ni ours, ni brigands ni satyre ni elfes ni kobolds. A Tronçais, il n'y a que les arbres et soi. Que les rumeurs et soi. Que le silence et soi. Et c'est cela sans doute qu'il est si difficile de supporter, pour un citadin. Etre seul avec soi. Beaucoup de gens ont peur de se perdre en forêt. En fait, ce qu'ils redoutent sans le savoir, ce n'est pas tant de perdre leur chemin que la perte de soi.

 

http://baignereau.pagesperso-orange.fr/troncais/arbres/images/jumeaux4.jpg http://baignereau.pagesperso-orange.fr/troncais/arbres/images/sentinelle3.jpg

 

1986. Futaie Colbert. Arbres semés au temps du Surintendant. Age moyen : trois cents ans. Grandes éclaircies sous un ciel mouvementé. Radieux jeux d'ombres et de lumières pour un Versailles absent. Semer, planter des arbres, surtout des chênes, c'est faire confiance aux hommes et au temps. Au siècle de Colbert, on ne prévoyait que des guerres maritimes avec des navires à voiles et en bois. Il y a quelque chose d'admirable et de triste à la fois dans le destin de cette forêt. Elle ne doit son actuelle survie et sa présente grandeur qu'à l'invention de la vapeur et à la fin de la marine à voiles. Ce que j'admire aujourd'hui en cette futaie, ce sont des arbres rescapés. Colbert aimait-il vraiment les chênes ou préférait-il les navires ? A l'époque, l'un n'allait pas sans l'autre et c'est pourquoi il fit planter des chênes. Mais ils devinrent caduques, comme leurs feuilles, et ne connurent jamais la mer. Triste sort ou heureux hasard ? Ces rumeurs qui ne cessent de hanter les halliers, sont-elles déception, sont-elles soulagement ? - Non. C'est le vent. Le vent tout simplement, me dit un garde.

  Jacques Lacarrière - Identification d'une forêt (extraits)

Tiré du livre Flâner en France  Editeur Christian Pirot

 

http://www.paysdetroncais.com/wp-content/uploads/2012/04/panomorat.jpg

 

L’immensité, à Tronçais, se révèle dès le premier coup d’œil. La forêt surprend, par son mouvement et par sa force, le voyageur qui la découvre au sortir des "plaines décolorées" du Berry. Elle l’enchante par sa beauté calme et apaisante lorsqu’elle lui apparaît sur le versant des terrains primitifs, qu’elle revêt comme d’un manteau : elle occupe tout l’horizon de l’ondulation de ses vagues monstrueuses ; elle ne le barre pas d’une ligne nette, comme l’océan, mais elle semble le prolonger jusqu’à l’infini et s’enfoncer, suivant l’expression de Charles-Louis Philippe "en des profondeurs au bout desquelles on devine tous les pays du vent".

 

Jacques Chevalier - Beauté de la forêt de Tronçais
(La forêt Tronçais en Bourbonnais)

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Published by Clairedelune - dans Auprès de mon arbre
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commentaires

Raymonde 20/07/2016 17:45

Merci pour le poème de J.Cocteau "L'olivier"

Michel DRUETTE 02/11/2014 07:17


La forêt de Tronçais fait rêver et fera toujours rêver. Je vous
propose une promenade détente en musique dans les lignes de ce joyaux.


http://youtu.be/3LcPAMAKgZw

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