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20 mars 2017 1 20 /03 /mars /2017 08:00

Même si ce n'est pas flagrant dans toute la France, la saison printanière est inaugurée aujourd'hui ! J'en ai déjà été éblouie avant l'heure vendredi en découvrant lors d'une balade la diversité extraordinaire des fleurs sauvages présentes dans l'Aude  : iris violets, jaunes et blancs, orchidées, violettes, amandiers, jonquilles, muscaris, coucous, narcisses, asphodèles, genêts parfumés et même crocus.

Et ce sont les mots de Giono que je vous offre pour saluer ce renouveau, cet enchantement, cette émotion qui m'étreint chaque fois devant la beauté des paysages et de la nature : un voyage en direction de la Provence, illustré par les toiles d'Yves Brayer, Van Gogh, Willy Eisenschitz, Pascal Giroud, Charles Camoin, Othon Coubine, Rosemary Millette et Michèle Ulmann, tous amoureux de ce coin de terre et dont plusieurs étaient connus et appréciés de Giono.

Regardez, respirez : c'est le printemps !

 

Peinture de Yves Brayer

Peinture de Yves Brayer

Le printemps réserve ses gloires pour les pays du Nord : les arbres à feuilles caduques sont prêts à s'enflammer à la première tiédeur ; avril couvre de crème les vergers et les haies. Dans le Sud, c'est une saison furtive : les pins, les oliviers, les yeuses, les cystes, les térébinthes, les arbousiers restent impassibles. Parfois, un amandier précoce fleurit. C'est une tragédie. Il souffle sa petite écume blanche au milieu des feuillages persistants, noirs de pluie. Au dessus de lui, le ciel roule ses orages, le froid l'écrase toutes les nuits. Peu à peu il s'éteint. Un autre s'allume un peu plus loin, pour s'éteindre aussi. Le ciel de plus en plus sombre gronde ; le vent le déchire. La lumière vole en éclats. On assiste au conflit des passions, le coeur serré. "il pleut, il pleut bergère, rentre tes blancs moutons;" C'est un vrai printemps, c'est une révolution. Tout se détruit pour se reconstruire.

Provence en février, Peinture de Yves Brayer

Provence en février, Peinture de Yves Brayer

Plus tard, marchant le long des crêtes des collines, on voit dans les vallons suinter un sang vermeil. Ce sont les saules qui ont déjà développé leurs branches neuves dont l'écorce est rouge. Aussi loin que le regard se porte, on n'aperçoit pas la plus petite tache de vert. L'olivier, l'yeuse ont des feuillages bleus ; les aiguilles de pins, à la fin de l'hiver, sont noires ; on ne distingue pas le thym fleuri des plaques de grêle.

Saules têtards au soleil couchant - Arles 1888, Peinture de Vincent Van Gogh

Saules têtards au soleil couchant - Arles 1888, Peinture de Vincent Van Gogh

C'est l'instant où, enfin, en Haute-Provence, le printemps s'annonce par un spectacle qui, partout ailleurs, serait celui du gros de l'hiver. Jusqu'à présent, les bois-taillis de chênes qui couvrent le pays avaient gardé leur toison de feuilles mortes.La feuille du chêne ne tombe que poussée par le bourgeon de la feuille nouvelle. Brusquement, les bois ont été dépouillés de cette laine roussie. Des vols de feuilles épais comme des nuages, et portant de l'ombre comme eux, ont été soulevés par le vent et jetés dans la mer par-dessus les montagnes du Var ; les bois sont nus maintenant, on en voit toute l'architecture.

Paysage de Saint-Rémy, Peinture de Vincent Van Gogh

Paysage de Saint-Rémy, Peinture de Vincent Van Gogh

J'ai beaucoup appris, et notamment que, même dans un printemps dont l'éclosion passe inaperçue, il est vain de vouloir guetter la naissance d'une feuille, comme il est vain de vouloir suivre du regard le reflet d'une vague dans la houle irisée, tant il se passe de choses à la fois, qui toutes s'emparent de la curiosité, l'emportent, l'éblouissent de spectacles divers.

Paysage de Provence, Peinture de Willy Eisenschitz

Paysage de Provence, Peinture de Willy Eisenschitz

Du bourgeon de chêne qui n'apparaissait même pas à l'asphodèle déjà fleurie, de l'asphodèle aux saules qui, débarrassés de leur écorce rouge, se doraient de jour en jour, du saule au peuplier tremble avec son miroir à alouettes tout neuf, du tremble à l'aulne, de l'aulne au cognassier, du cognassier aux narcisses, des narcisses à la sarriette, pour revenir aux chênes, toujours rébarbatifs et noirs, mes pas me portaient jusqu'à une très douce colline, du haut de laquelle je pouvais apercevoir le cours sinueux de trois ou quatre vallons qui allaient s'embrancher finalement là-bas dans la vallée de la Durance.

La Durance, Peinture de Pascal GIROUD

La Durance, Peinture de Pascal GIROUD

La Durance dévalise les Alpes depuis des siècles au profit de sa vallée. Elle a semé sur ses bords tous les arbres souples arrachés aux montagnes. Elle s'est fait une escorte et une haie d'honneur, des peupliers de toutes sortes, des bouleaux de toutes les couleurs, des osiers depuis le plus blanc jusqu'au plus noir. Elle a gonflé de son eau fraîche tous ces bois spongieux, et la chaleur de la Méditerranée en fait bouillir les feuillages exubérants où le vert, le gris et le bleu, délavés, s'unissent dans un iris que la moindre lumière démesure.

Paysage provençal, Peinture de Charles Camoin

Paysage provençal, Peinture de Charles Camoin

Du creux des vallons émerge la frondaison d'arabesque des bosquets de sycomores et sa petite écume vert-de-gris ; le creux lui-même charrie l'épais ruisseau des végétations véhémentes : les tilleuls qui sont encore loin de leur fleur, mais distillent déjà une sueur sucrée, les érables que le moindre vent fait clapoter comme de l'eau, les hêtres pourpres, les clématites échevelées, les obiers boules de neige, les amélanchiers à feuillage fantôme, les vergnes dont l'or éblouit, les charmes de Virginie, les alisiers des oiseaux, les ormeaux, les noisetiers, les sureaux, et enfin, le roi des gueux : l'acacia, dont le fruit est appelé "coeur de Saint-Thomas" et dont la fleur a le parfum des péchés capitaux.

Le ciel roule toujours des nuages épais, mais la lumière les transperce, de longs rayons de soleil descendent mélanger les couleurs et fouler les parfums. Sur les terrasses des collines, les oliviers bleuissent, un vert d'opale s'agite à la crête des yeuses, les pins semblent vernis.

Paysage de Provence, Peinture de Othon Coubine

Paysage de Provence, Peinture de Othon Coubine

Les merles bleus, les roitelets, les pouillots siffleurs, les fauvettes, les mésanges, les rousserolles, les rossignols, les gros-becs, les verdiers, les linottes, les sizerins, les bergeronnettes, les bouvreuils et les pinsons pillent les feuillages neufs. Ils ne chantent pas encore ; ils ne font que pousser de petits cris de ravissement et de rage, se jetant d'arbre en arbre, de buisson en buisson, se roulant en pelotes dans les prés, jaillissant comme des fusées, balançant dans les vents déchaînés de hautes vapeurs crépitantes de battements d'ailes. Sur la plaine, le vert des blés se noircit de corbeaux.

Peinture de Rosemary Millette

Peinture de Rosemary Millette

Ces rayons, ces rumeurs et ces ramages rouent comme la queue d'un paon. Les tombereaux des orages déchargent des rochers derrière les horizons. Des éclairs traversent le ciel, dont on ne sait s'ils sont la foudre, ou le renversement de l'aile de milliers d'étourneaux, ou le reflet des prairies sur lesquelles vient frapper le soleil. Les aubépines répandent une odeur amère. Les averses courent comme des perdues de droite et de gauche, foulant les herbes, exprimant le suc des thyms fleuris, des muguets, des violettes, l'anis des armoises et l'amertume de la ruta, la rue, qui en cette saison pousse dans les ombres et a la tige tendre comme la rosée.

Le vol des étourneaux, Peinture de Michèle Ulmann

Le vol des étourneaux, Peinture de Michèle Ulmann

De jour en jour, d'heure en heure, le bruit des feuillages se fait plus épais. Enfin, un beau matin, je m'aperçois que la forêt de chênes taillis est recouverte uniformément d'une écume couleur d'absinthe. J'ai encore raté l'arrivée des feuilles nouvelles. Elles sont là, déjà dentelées. Alors, en une semaine, les dés sont jeté : les orages s'éloignent, les vents se calment, le ciel se découvre, le soleil s'installe, les joies cherchent lentement ceux qui sont destinés à jouir d'elles, et les trouvent.

Le printemps est arrivé.

Vers Beuvron, Peinture de Pascal Giroud

Vers Beuvron, Peinture de Pascal Giroud

Paysage animé, Peinture de René Seyssaud

Paysage animé, Peinture de René Seyssaud

Source : "Provence" de Jean Giono (Gallimard)

               Extraits du Chapitre 4 "Le printemps en Haute Provence"

 

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Published by Clairedelune - dans Art et Culture
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commentaires

Reiss Michèle 21/03/2017 20:55

Ah que c'est joli, le printemps!
Ce texte est éblouissant...

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